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Cédric où
l'histoire d'une intégration réussie

article paru dans GEIST SOLEIL N°10 Avril 1997

 

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A 18 ans Cédric ressemble beaucoup aux garçons de son âge. Je l'ai rencontré plusieurs fois chez ses parents à VERNON lors des réunions du Groupe d'Etudes pour l'Insertion Sociale des personnes porteuses de Trisomie 21. II est grand et mince, il porte les même jeans, les mêmes sweats et tes mêmes baskets que toute sa génération. Autour de la grande table, il salue chacun avec un sourire, une chaleur, un naturel que beaucoup pourraient envier et pourtant, dès les premières secondes, les traits de son visage, le débit et la prononciation de ses mots disent qu'il est porteur d'une trisomie 21.

Le G.E.I.S.T étant né en 1981, Cédric fait partie des premiers " grands a qui aient suivi un cursus d'intégration scolaire complet. Après trois ans de maternelle ordinaire, il a rejoint la classe intégrée de l'école Maxime Marchand puis celle du Château St Lazare. Ensuite, au lieu d'entrer dans un Institut Médical Educatif, comme presque tous les trisomiques jusque là, il est entré au Collège CERVANTES dans la Section d'Education Spécialisée (S.E.S). Là, il a suivi deux sixièmes, deux quatrièmes et une troisième au cours de laquelle comme tous ses camarades de classe, il a fait des stages en entreprise. A la rentrée 1996, il a été admis dans un Centre de Formation d'Apprentis Spécialisé (CFAS). II est maintenant salarié au lycée privé Saint Adjutor. II suit une formation en alternance et prépare un C.A.P d'employé technique de collectivité. Accueilli avec beaucoup de chaleur par l'équipe de l'établissement et considéré comme un employé ordinaire, son apprentissage se déroule au mieux.

Le parcours de Cédric et celui des camarades de son âge intéresse tous les parents d'enfants porteurs de trisomie, c'est pourquoi sa mère a eu la gentillesse de me piloter une journée entière du Collège CERVANTES aux différents lieux de stages où j'ai pu interroger les enseignants et les employeurs de Cédric.

Mr R, le Directeur adjoint de la SES au Collège Cervantès est un homme ouvert et chaleureux qui raconte volontiers comment, depuis cinq ans, il accueille des adolescents porteurs de trisomie dans ses classes. Pas besoin d'être un psychologue émérite pour remarquer que le mot qui revient le plus souvent dans sa bouche est celui de " rassurer ".

Se rassurer par de nombreuses réunions préparatoires, par des concertations entre enseignants, par des stages de formation ourles spécialisations d'une année : en écoutant Mr R, on comprend que l'Education Nationale est une dame précautionneuse qui a besoin de prendre son temps et de se donner les moyens d'être à la hauteur de sa tâche. Toute tentative d'intégration qui sous?estimerait à la fois cette peur initiale, comme le besoin de temps et de formation qui en découle rencontrerait sans doute de grandes difficultés.
"Au départ nous nous demandions ce que nous pouvions apporter au jeune trisomique 21 et comment nous pourrions lui trouver une sortie, c'est à dire un employeur "se souvient-il .

Dès ces réunions préparatoires, le GEIST était là pour répondre aux questions, assurer qu'une éducatrice serait présente pour accompagner les enseignants tout au long de leur chemin avec le jeune porteur de trisomie 21, et pour guider celui?ci à la sortie du collège.

Cette présence régulière de l'éducatrice du Service de Soins du GEIST (et du psychologue) apparaît à chaque moment de mon enquête comme un élément essentiel à la réussite de l'expérience. Les enseignants du collège Cervantès étaient désarçonnés, surtout les premières semaines, par la conduite de Cédric qui trouvait les cours trop longs, voulait sortir en récréation un quart d'heure avant la sortie, n'osait parler devant les autres ou présentait quelques troubles du comportement. Ils pouvaient alors exposer leurs problèmes à l'éducatrice du Service de Soins, qui était là pour les éclairer, les conseiller mais aussi pour parler à Cédric et l'aider à mieux s'adapter.

Quand Cédric a débuté dans l'atelier E.T.C (Employé Technique de Collectivité) en 4ème, Mme S a vu arriver un élève anxieux, qui trouvait n'importe quel prétexte pour aller se reposer à l'infirmerie, et puis en quelques mois, elle a été étonnée des progrès de Cédric mais aussi de ses limites. " Aujourd'hui, il est plus adroit, plus rapide, il est capable d'éplucher et quand il s'est arrêté de progresser, je n'ai pas su s'il avait atteint ses limites ou s'il piétinait parce que je n'étais pas assez disponible " se souvient-elle.

C'est ce dialogue régulier avec l'éducatrice du Service de Soins qui permet aux enseignants de réajuster leurs attentes, de ne pas être faibles (sans aide certains n'oseraient pas sévir ou se montrer exigeants), de ne pas avoir peur de l'accident, de la réaction des autres enfants, ou tout simplement de leur propre incompétence.

La formation sur le tas, au feeling, c'est pas suffisant . Au fil des conversations, cette peur de ne pas savoir faire revient très souvent. Chez certains, elle sert d'alibi pour ne pas recevoir de trisomique dans leur classe mais souvent cette exigence professionnelle, ce besoin de mieux connaître est sincère. La plupart ressentent le besoin d'une formation spéciale, stages de quelques jours ou formation d'un an leur permettent d'être... plus rassurés.


Présence attentive du GEIST et formation, ces deux conditions indispensables ne seraient rien si elles n'étaient précédées par un choix de l'équipe enseignante selon Mr R. directeur adjoint de la SES.


Dans un collège du Val d'Oise, deux charmantes jeunes filles trisomiques de quinze ans ont ainsi été acceptées du bout des lèvres par la S.E.S et se sont transformées en " pots de fleurs" dans leur classe. Elles écoutaient sagement mais ne pouvaient participer puisque les profs, sauf un jeune débutant, les avaient mises hors-jeu.

Toujours selon Mr R "les trisomiques ne sont pas, loin s'en faut, les plus faibles dans nos classes. En effet, notre SES recrute des enfants parfois non-lecteurs et à un niveau très bas ".


Ceci est peut-être spécialement vrai au Collège Cervantès de VERNON (Eure) mais les échecs scolaires graves étant de plus en plus nombreux, l'argument : " il n'est pas à sa place" est souvent une fausse raison qui en cache une autre. Les enseignants souvent fatigués et découragés rechignent devant l'inconnu et l'effort supplémentaire qu'il suppose. Une fois encore, les trisomiques leur font peur même s'ils savent lire et écrire !


Si nous connaissons mal les raisons qui permettent à une équipe d'accueillir les enfants handicapés, nous pouvons en tout cas observer la qualité pédagogique de ces équipes intégrantes. En effet, l'enfant différent sert de révélateur : les dysfonctionnements de l'équipe, les insuffisances de la pédagogie sont mis en évidence par cet élève qui oblige à être attentif et novateur. Et la vigilance, l'inventivité, l'attention à l'individualité qu'il suscite, profitent à toute la classe.
En 3ème année, comme tous les autres élèves, Cédric a suivi des stages en entreprise. Là, nous avons retrouvé les mêmes craintes au départ suivies des mêmes heureuses surprises devant ses capacités. Comme les enseignants, les professionnels ont besoin d'être rassurés, par la présence et les conseils de l'éducatrice du Service de Soins du GEIST.

A l'Institut de rééducation des F qui accueille des adolescents en grand échec scolaire et présentant des troubles de comportement, Cédric a été employé aux cuisines. Le jour de l'embauche, le directeur était sceptique : " j'avais peur des crises, des réactions des autres, etc... " et ce leitmotiv qui revient dans presque toutes les bouches " je n'y connaissais rien".

 

UN APPRENTI TROP TRAVAILLEUR


Et pourtant Mr V s'est lancé : " on m'avait dit que les mongoliens étaient gentils et puis, je connaissais son père ". Dix jours plus tard, à la fin du premier stage, son regard a changé. II a découvert les capacités de Cédric : " il était capable de préparer tous les ramequins pour les entrées : les assiettes de saucisson avec trois ou quatre tranches, les vingt bols de carottes râpées, les concombres. II savait compter. Pas besoin de répéter deux fois. II venait réclamer jusqu'à ce qu'il ait le bon nombre d'assiettes. Un jour même, nous étions sidérés : il a mis le lave?vaisselle industriel en route tout seul ".
Paradoxalement, le plus grand défaut de Cédric était de ne pas savoir souffler. Dès qu'il avait fini quelque chose, il réclamait une autre tâche et parfois c on ne savait plus quoi lui donner ". Et puis, il est parfois têtu : il se fâche ou fait la tête mais le cuisinier chef avait trouvé le truc: " je le laissais et cinq minutes après, il acceptait ce qu'on lui demandait ".

Cet apprenti très travailleur a demandé un gros effort au cuisinier chef , surtout à cause de l'idée un peu effrayante et pas très juste qu'il se faisait du trisomique. " Au début, j'étais inquiet. Dès que je ne le voyais pas, je demandais où il était. S'il revenait, je serais plus calme. C'était un effort de l'avoir en stage .mais finalement, ce n'était pas plus fatiguant, et même souvent beaucoup moins, que lorsqu'on prend un adolescent caractériel. Et puis l'éducatrice du Service de Soins l'a accompagné les premiers jours pour le guider et m'éclairer.

A la Résidence pour les personnes âgées "Les B" : où il a été employé à la salle à manger pendant trois semaines, Cédric a également montré son sérieux et ses compétences. II a appris à mettre un cou vert parfait, à couper des cornichons, à râper des carottes avec une machine électrique, à porter des plateaux, etc... Là aussi, le responsable déplore qu'il ne sache pas rester inactif mais reconnaît son application, sa mémoire : "on a eu des stagiaires normaux qui travaillaient moins bien que lui."

II exprime aussi certaines réticences car certaines employées n'ont pu s'empêcher de materner Cédric, de le traiter comme un bébé trop chéri oo les câlins, je veux bien mais ce n'est pas notre rôle, cela déstabilise l'équipe et en plus c'est mauvais pour lui. Ces enfants là sentent le point sensible et peuvent nous mener par le bout du nez...

Ce responsable ne regrette pas l'expérience. II est prêt à recommencer ". car on peut les faire progresser " mais, mais... il dit aussi avec beaucoup de netteté qu'il ne voudrait pas prolonger le stage plus de trois semaines : oo II faut trop de temps pour expliquer, il faut toujours avoir l'œil... et enfin la formule si souvent entendue pour justifier ce besoin de détourner son regard de ces êtres si dérangeants pour certains : " Ces enfants?là ont besoin d'être encadrés par des spécialistes >.

Ce n'est pas l'avis de Mr G propriétaire de deux restaurants à VERNON. Sensibilisé au problème du handicap par un jeune neveu, il a accueilli Cédric à ses fourneaux pendant un mois avec d'autant plus de chaleur que, Pygmalion dans l'âme, il aime former des apprentis, qu'il fait tout oo pour que la mayonnaise prenne " et qu'en fait de mayonnaise... il est assez doué.
Lui aussi a eu peur avant, mais il a l'habitude et le goût des apprentis à problèmes. " J'ai eu des gamins fichus à la porte de leur collège, des pré-délinquants, des caractériels, des ados vraiment " hard ". Aujourd'hui certains reviennent : ils montent leur propre restaurant et viennent me demander des conseils ".
Si Monsieur G. réussit souvent c'est qu'il est habité par un désir : "il faut que ces jeunes arrivent à vivre comme tout le monde "et aussi qu'il est animé d'une bonne dose de confiance en lui : " je sais que je peux faire quelque chose ".


COMME LES AUTRES
Alors u ça marche u. Avec Cédric comme avec les autres car justement Mr G a vite compris qu'il fallait être avec lui comme avec les autres marmitons en herbe. oo Au début les autres apprentis lui passaient tout et Cédric en profitait pour les faire tourner en bourrique. J'ai dit stop, vous vous comportez avec lui comme avec tout le monde ", raconte?t?il. Et Mr G a rapidement surmonté ses inquiétudes : " le premier jour, je voyais son pouce traîner sous le couteau, j'avais une peur bleue du SAMU ! Mais Cédric m'écoutait avec beaucoup d'attention, il a corrigé ce défaut et beaucoup progressé : au début il faisait très bien des choses simples comme les crêpes mais à la fin il avait acquis une meilleurs coordination et se débrouillait avec quatre poêles sur le feu ".

Comme au Collège CERVANTES ou Mme C avait immédiatement donné le ton, les relations de Cédric avec ses camarades du restaurant ont été excellentes, naturelles. Avec son humour habituel, Mr G. avait prévenu : oo Celui qui se moque, je le mets dans le bac à plonge et je le noie ". Les apprentis, stimulés par cette douce invite et surtout l'exemple de leur patron, ont " immédiatement regardé Cédric comme un semblable " affirme Mr G.
Et finalement, que veut dire l'intégration si ce n'est cette capacité, spontanée ou acquise, de vair ou de lentement découvrir que cet adolescent un peu étrange ne nous est pas si étranger que cela. Quand l'équipe d'une SES parvient à dépasser sa peur et les fuites qu'elle provoque, alors le jeune trisomique, accepté et compris dans ses différences et ses ressemblances avec nous, pourra faire son miel de son séjour au collège. C'est ce qui est arrivé à Cédric tout au long de son parcours heureux à CERVANTES.

Cette réussite, et il y en a d'autres, ne doit pas masquer les échecs subis par les trisomiques admis dans des S.E.S inaptes à les accueillir. II est important que les parents soient avertis de cet écueil afin qu'ils essaient de reconnaître le plus vite possible la qualité de "leur" S.E.S. S'ils observent que leur enfant n'est pas réellement intégré à la classe alors, selon les capacités locales, il leur faudra chercher une autre S.E.S vraiment motivée voire un établissement. Là encore la course aux informations est utile.
Catherine CHAINE Juin 1996


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Editeur: Fédération des Associations pour l'Insertion sociale des personnes porteuse d'une Trisomie 21